Ce jour-là, il faisait beau. Cheveux dans le vent, elle a zappé les kilomètres en écoutant "être une femme" de Michel Sardou.
Ce n'est pas sa voiture. Mahmoud a 3 ans. Il est à l'arrière. La veille, deux policiers l'ont accompagnée pour le récupérer à son domicile conjugal.
Elle n’a plus l'envie, le désir d’aller chez elle car c'est le chaos. L’ordre n’est plus là depuis très longtemps.
Elle s’arrête sur une borne d'arrêt d'urgence, la fièvre dans les yeux et se rappelle chaque détail de l'avant. Sa vie défile comme sur un fil….
 
 
Troublée par le silence et l’autorité des policiers, elle met deux minutes à trouver son trousseau de clés.
Le monde dans lequel elle vivait s'écroule, progressivement. La peine au cœur, la violence des mots subis, elle était allée au commissariat. Ils étaient, avec son fils Mahmoud, en danger de mort.
Personne ne savait ce qui se passait. Personne ne savait exactement ce qu’elle vivait entre ses quatre murs. Sauf elle !
 
Elle ne pouvait rien dire, rien faire ! Sinon, un jour, il partirait un matin loin...très loin avec son fils.
 
Elle, terrorisée, avait très peur. Peur du regard des autres, de la famille, peur de ses parents et de ce qu'ils pourraient dire ou penser.
 
 
Pour toute épreuve à traverser, on en ressort grandit. Sauf que Majda était en train de se briser de l’intérieur. Ça n’allait plus du tout ! En façade, tout allait au mieux, en dedans, c’était déjà fracassé !
Ses sœurs et elle se croisaient lors des fêtes de fin d'année comme si elles ne s'étaient jamais quittées. En dehors de ce rituel familial, il n’y avait pas un appel pour savoir si la sœur aînée qu’elle était, allait bien. C'était toujours à elle, comme disaient ses amies, de renouer contact et de prendre des nouvelles régulièrement.
Elle s'aperçoit que les aînés portent beaucoup et qu'on se soucie très peu d'eux finalement. C'est ainsi.
 
Elle éprouvait l'étrange drame de vivre avec le complexe d'être une femme. Il l'avait transformée, forcée à porter le voile, à cacher sa féminité, ses rêves, ses envies et lui avait appris à ne plus se voir dans le miroir.
 
Majda n’est pas une séductrice dans l’âme. Alors, pourquoi ? Avec du recul, elle se demande si ce n'est pas elle qui a provoqué cette situation.
 
Lui disait que Majda était sa propriété, SA femme. Il hurlait qu'il avait droit de vie et de mort sur elle. Elle le croyait…
Enceinte jusqu’au cou, désespérée, elle s’enfermait plusieurs fois dans la journée prétextant des nausées ou des contractions pour pleurer.
 
Lui, Yohan, était un dévoreur d'âmes, d'âmes pures !
Comment se reconstruire après avoir été désarticulé pendant des années sous sa coupe et vécu dans son ombre ?!
 
***
Des pulsions ? oui, elle en a eu et en a toujours. Enceinte, jusqu'au fond des yeux, elle a eu envie de sauter du neuvième étage et vivre quelques secondes de liberté avant d'atterrir comme un œuf éclaté.
 
Elle aurait voulu appeler maman, papa et leur dire sa souffrance, crier au secours mais elle ne trouvait pas les mots.
 
Comment leur dire ce qu’elle vivait au quotidien ? Elle avait honte. Elle portait sa culpabilité sur elle. La religion bien ancrée qu’on lui avait transmise était bien présente... solide comme un roc.
Accepter son mari tel qu’il était, n’était pas subir. On partageait tout dans la vie avec sa moitié, son compagnon de vie.
 
Se plaindre aurait été un affront ! Pour eux... pour lui... comme pour elle aussi !
 
Alors, pendant des années, elle a fait ce qu’elle avait à faire ... faire semblant d'aller bien, masquer ses véritables émotions. Le paraître avait pris le dessus en hiver et pendant le doux vent d’été. Chaque saison, elle espérait en silence un accident, le téléphone qui sonne...une mauvaise nouvelle…qu'il ne reviendrait plus.
 
Dans les murs de l'appartement, elle sentait cette fragilité qu’elle portait en elle. Cette folle envie de faire le choix, de partir un jour si elle en avait le courage, pour survivre, malgré tout.
 
 
La pause est finie.
 
Majda redémarre de la bande d'arrêt d'urgence et roule, roule, roule, larmes à l'œil sur l'autoroute de sa vie.
Cheveux au vent, elle accélère...elle est libre maintenant.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
La Rencontre
 
Quand elle y pense, leur rencontre aura été une des plus belles que l'on puisse imaginer.
 
Majda avait les cheveux courts, car sa mère disait toujours que les cheveux longs attiraient les poux. Enfant, on la prenait pour un garçon manqué avec un visage mi-ange, mi- androgyne.
 
Ses parents avaient accepté pour la première fois qu’elle aille dormir, pour le week-end, chez sa copine Nawal. Une métissée. Moitie auvergnate par son père et moitié marocaine par sa mère.
Nawal fêtait ainsi ses dix-huit ans. Majda aussi. Elles étaient nées le six juin de la même année.
 
Majda n’était encore qu’une enfant dans sa tête. L'innocence même. Elle détestait l'humour au second degré, les piques...Seules les relations sincères l’intéressaient.
 
Quand l’anniversaire a commencé, la boum battait son plein. Musique hip hop, rap, funk et des slows. Un putain de regard bad boy se posait, par intermittence, sur Majda. Puis, un sourire mi-angélique. Le blond parfait aux yeux bleus qu’elle avait imaginé, celui qui venait la visiter dans ses rêves les plus intimes.
 
C'était lui.
 
Il était là pour l’écouter. Certes, un peu têtu, mais elle espérait le changer. Avec l’amour, elle pensait briser la glace et apprendre à le connaitre. Puis avec le temps vivre avec lui de beaux jours heureux.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Anna
 
Anna finissait sa pause déjeuner, quand une femme est arrivée sans frapper.
 
JUIN 2003. Centre d'action Sociale Rue Armand Moisant à Paris. Une après-midi ensoleillée. En plein dans ses paperasses de personnes en difficulté, elle reçoit Majda DJELALI.
 
Quand elles se sont rencontrées, Anna a ramassé Majda ‘’à la petite cuillère’’ dès les premiers instants.
 
Cette femme violée dans l’âme, meurtrie dans le cœur, l'avait touchée. Son histoire, sa manière de raconter, son envie d'avancer et de sortir de ce cycle infernal.
Elle lui racontait en même temps son parcours, son histoire. Son rendez-vous d'après était déjà là mais Anna sentait que si elle la lâchait maintenant, elle ne la reverrait plus jamais.
 
Anna, l’assistante sociale, sentait qu’elle était le dernier recours, sa dernière porte de sortie.
 
Il, Yohan, l'avait menacée de mort à plusieurs reprises, de la tuer devant son fils. De toutes façons, disait-il, il retrouverait assez vite une autre femme qui saurait le comprendre et l'écouter.
 
Toutes les démarches qu'elle avait entreprises pour sortir des mailles du filet de son mari Yohan BRETINI faisait d'elle et de ses fragilités : une force.
 
La justice était-elle débordée, ou bien considérait-elle qu'il y avait des dossiers plus urgents à traiter ?!
 
On ne le saura jamais.
 
L'urgence est autre, maintenant.
 

Anna a le devoir de la guider dans ses démarches et de lui trouver un lieu sûr où elle pourrait enfin se poser et avoir les idées plus claires pour demain, pour son avenir.
 
Anna s’excuse. Elle s’absente quelques minutes du bureau. Elle va consulter sa responsable. Il y a peut-être une solution provisoire, une issue possible.
 
 

                                                                  ***
Quelques minutes plus tard, quand Anna revient et lui annonce ce qui a été échangé par téléphone, quelques minutes plus tôt :
 
- Je viens d'avoir la directrice du Palais de la Femme. Vous connaissez cet endroit, Mme Djelali ?
- non...
- c'est à Paris, rue de Charonne dans le 11ème
- Je ne comprends pas...
- Il est destiné à l'accueil des jeunes filles et femmes seules.
 
Silence puis un dialogue s’instaure. Des bribes puis de vrais échanges. Le lien se tisse au fur et à mesure :
 
- J'ai mon fils. Je ne le lâcherai pas ! Je ne lâcherai rien, jamais. Il ne me reste que lui !
 
- Vous vous occupez bien de votre fils, Majda. On voit que vous l'aimez. Ne vous inquiétez pas. On vient d'appeler le Palais de la Femme. La directrice accepte de vous recevoir au Centre d’hébergement et de stabilisation (CHS) avec votre fils, pour une courte période... le temps de vous remettre de ce chaos et d'y mettre de l'ordre.
 
Des larmes montent dans les yeux de Majda.
 
Anna continue de la rassurer :
- un studio de 13 m².  Ça ira pour démarrer ? Là-bas, personne ne vous agressera. C'est un espace protégé.
 
Majda n'a plus de voix. Elle fond en larmes, comme si la carapace avait explosé en plein vol. Son fils pleure. Les enfants sont de vraies éponges. La fièvre dans les yeux, Majda retient ses larmes pendant que son fils se calme progressivement.
 
 
 
 
 
 
                                                                  MAJDA
 
 
Majda ne comprends pas tout. Tout ce qu’elle sait, c'est qu’elle avance. Elle a très peu d'économies sur elle. Mahmoud a faim. Là, une remontée de lait explose pendant qu’elle prend la sortie de la première aire d'autoroute qui se présente.
 
Elle se pense un peu folle d’être partie avec, comme seul bagage, son fils et leur histoire.
 
Elle a peur.
 
Peur de Yohan et de ce qu'il pourrait lui faire.
Elle vient de découvrir qu’il est fiché S pour radicalisme et qu’il est surveillé depuis plusieurs mois par les services de police.
 
 
 
 
 
Opération Séduction
 
Majda est la plus heureuse des jeunes femmes. Elle se souvient de la danse de la joie. Ça sentait bon la libération, le départ du cocon familial et une nouvelle vie se présentait avec une liberté de sortir quand elle voulait, tenir Yohan par la main sans se cacher. Majda était libre !
Elle donne de son amour, sans reprendre, sans attendre, juste aimer. Là, Yohan est là ! Il a réussi ! Il est motivé pour qu’ils vivent ensemble.
Il n’aime toujours pas sa coupe de cheveux trop courte à son goût. Il lui demande de laisser sa chevelure s’exprimer, lui répète-t-il souvent en riant.
Il rêve. Oui. Elle rêve. Ils rêvent à deux, pour deux.
Ils s’installent, rue du colonel Oudot et en profitent. De leur mariage marocain, ils en gardent un très bon souvenir festif.
Leurs différences sont là, mais ils y croient.
 
***
 
Des années légères et pleines de joie passent, même si l’incompréhension est là parfois. Nous, les femmes, n’avons pas le même langage que vous, les hommes. Et c’est ce qui fait son charme avec un décodeur.
Majda est enceinte. Ils scellent officiellement le pacte qui les a unis.
Majda parvient à oublier ses absences, ses voyages au Liban, en Jordanie, au Yémen, en Algérie. Dès qu’elle le voit à son retour, elle aime son sourire … sa beauté…et la manière dont il lui fait l’amour.
 
L’amour révèle réellement l’état intérieur de la personne avec qui vous vivez. On ne peut pas tricher.
 
Sur un air de 'besoin de rien, envie de toi' de Peter et Sloane .... Ils sortent quasi tous les week-ends.
Quand il est là, ils répondent aux invitations d'amis à la campagne, à la famille.
 
Yohan a perdu, il y a quelques années, ses parents. Il avait été placé à la DASS. Un terrible accident dans son parcours de vie.
 
Un chauffard avait accéléré pendant un virage et n'avait pas repéré leur voiture devant. Yohan en garde une fracture indélébile.
 
Il est le seul rescapé, le seul survivant dans cette épreuve. Il a donc beaucoup d'amour à recevoir.
 
Parfois, quand il boit un coup de trop à l'apéro , Majda voit enfin qui se cache derrière le masque de Bad Guy. Elle comprend ses fragilités et comment l’approcher, l’apprivoiser.
 
 
 
Rouage au compteur
 
Yohan fait partie de ces gens mystérieux.  Chaque soir, il sort avec ses amis pour aller répondre à l’appel de la prière.
Chaque soir, il retrouve ses amis devant la mosquée et passe une bonne partie de la soirée à explorer ce rituel où il a trouvé sa place, où on le reconnait comme tel.
Plusieurs semaines se déroulent calmement. Tout roule pour Majda et Yohan. Ils attendent l’arrivée du bébé. Ils ne veulent pas savoir si c’est un garçon ou une fille. Ce sera la surprise.
 
Dieu offre l’opportunité d’une âmedu moment qu’elle est en bonne santé.
 
Puis, un soir comme un autre, l’envie furieuse d’aller chercher Yohan à la mosquée et faire ensemble le chemin du retour, surgit. Majda passerait bien par le kébab ou un chichtaouke chez le libanais.
Elle pense lui faire plaisir.
Quand il la voit arriver, il quitte rapidement ses amis sortis de la mosquée et se précipite vers elle.
Ce soir-là, Majda voit que ses pas et son attitude sont inhabituelles. Yohan prononce, de manière inconfortable, quelques paroles. Elle lui doit le respect et ne doit pas venir devant la mosquée le déranger. Puis, au fur et à mesure, son discours s’ancre en.un islam imposé où elle devra porter le voile et ne pourra plus fréquenter ses copains d'enfance ni ses amis masculins. Elle doit rétrécir le champ des amies et les sélectionner selon leur pratique religieuse.
A cet instant, Majda commence à brûler à petit feu.
 
Elle pense : Il aurait encore ses parents, tout serait probablement différent. Certainement.
 
 
 
 
 
Quand on perd ses parents, une fracture se crée et des fragilités émergent.
Des images, ses images, défilent. Elle se souvient des jours heureux vécu avec lui. Avant, chaque chose, chaque émotion, était à sa place.
 
Puis, de jour en jour, d’heure en heure, la vie a commencé à basculer…ses habitudes ont commencé à changer…comme si quelqu’un voulait noircir le tableau et se mettre entre eux. Un être invisible qui était là pour tout casser !
 
Tout au départ, quand Majda a refusé ces changements, c’est là que les coups ont commencé.
Une violence inimagineable.
Dans le dos, puis, puis le ventre. Le visage, aussi. Elle portait les stigmates de sa violence, sa manipulation, sa perdition et l’humiliation grandissante. Elle ne disait rien quand elle croisait les voisins, sa famille, ses amies.
Aujourd’hui, elle se demande encore, au plus profond d’elle, si elle n’avait pas autorisé cette violence et ne l’avait pas entretenue pendant toutes ces années qui ont suivi leur rencontre.
 
 
 
 
 
Ouvrir son cœur
 
Retour à ses origines : le Maroc. Voilà dix ans qu’elle n'y a pas mis les pieds. Son fils, Mahmoud a treize ans. Tout a changé dans ce pays.
La photo du roi est toujours là, dans les boutiques et l'administration. Les femmes se promènent librement. Chacune porte sa sensibilité vers le monde extérieur.
Il y a celles qui portent le voile par choix et celles qui portent leur charme de manière décente. Elles travaillent en s'habillant comme elles veulent, accèdent au pouvoir suprême de travailler avec leur charme caché ou révélé.
Majda se rappelle ici, à Meknès la ville d'origine de ses parents, que c'est grâce au Palais de la femme à Paris et à Anna, l'assistante sociale, qu’elle a réussi à rebondir… à tisser de nouveaux liens.
Cinq ans d'enfer avec Yohan, trois ans de joie au palais de la Femme qui sont loin derrière
Chacune portait sa douleur et continuait d'avancer. Elles avaient la niaque.
 
Pour la plupart, elles avaient vécu avec des hommes qui les avaient broyées.
La confiance est revenue en elle petit à petit… la confiance en l'autre est plus compliquée.
L’autre est son miroir pour avancer, s’améliorer, apprendre à s’écouter quelque soient les épreuves.
Les plus beaux jours restent à venir pour Majda, maintenant qu’elle a retrouvé son premier par hasard. Mais est-ce un hasard ou un rendez-vous de la vie ?
Est-ce une heureuse coïncidence ou la vie qui est bien faite ?
La vie qui amène sur son chemin une âme, des âmes qui coïncident avec ce que nous sommes au quotidien. C’est le bon moment pour nous les rencontrer. C’est le bon timing pour nous de les recevoir sur notre chemin et les entendre...